Tribunal de Bobigny : « Pourquoi cracher du sang sur un policier que vous jugiez correct ? »

Tribunal de Bobigny : « Pourquoi cracher du sang sur un policier que vous jugiez correct ? »

Un mercredi ordinaire, en chambre correctionnelle à Bobigny. Y défilent des prévenus jugés en comparution immédiate, soit à l’issue de la garde à vue. Parmi eux, Sébastien, un ancien joaillier de 44 ans dont le visage tuméfié affiche un camaïeu de bleu. Battu par des voleurs de trottinette, il s’est vengé sur des gardiens de la paix.

Confronté à 42 231 affaires pénales poursuivables l’an dernier, le tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) est l’un des plus éprouvés d’Île-de-France. En dépit des circulaires de la Chancellerie visant à raccourcir la durée des audiences, elles continuent de s’éterniser en soirée. Les multiples dossiers appelés, ce jour-là, en comparution immédiate (CI) devant deux chambres de la juridiction balbynienne obligent les magistrats et greffiers à élaborer les plannings au chausse-pied. Sept dossiers (neuf prévenus) sont inscrits au rôle ; le temps d’examen de chacun se situe entre 45 et 60 minutes, au minimum. Dès lors, comment suspendre à une heure raisonnable ?

Lorsque Ludovic Friat organisait son agenda autour des CI de Bobigny (il a rejoint la capitale au grade de 1er vice-président adjoint et a été réélu à la tête de l’Union syndicale des magistrats en 2024), il évoquait sur notre site ses « audiences Paris-Tokyo » par analogie avec ce long vol de 16 heures –sa tribune du 16 novembre 2021 ici (1) Les procès se préparent en matinée, débutent quand les quidams déjeunent, et se terminent tard. Ainsi va la vie, en correctionnelle chargée des CI.

Alors, quand Sébastien apparaît dans le box des prévenus, l’après-midi est presque terminée. Et il reste encore beaucoup de travail.

« Bande de voleurs, rendez-moi ma trottinette ! »

On remarque d’abord son nez rouge, qui a pris un sacré coup. Ensuite, son profil droit cyanosé, entre le vert et l’indigo. Parce qu’il répond de violence et outrage envers un fonctionnaire de police, on subodore que sa rencontre avec les forces de l’ordre à Montfermeil s’est mal passée. En fait, c’est plus compliqué. Blouson noir sur pull à col roulé, barbe de trois jours, cheveux en bataille, Sébastien affiche un masque hébété d’homme comateux. Mais il exprime clairement ses infortunes, et en préambule ses regrets de s’être attaqué aux gardiens de la paix. « C’étaient des supers gars », finira-t-il par reconnaître.

Pour cet ancien joailler passé chez Chanel, reconverti en paysagiste, tout allait bien jusqu’au suicide de sa mère, au décès de son père, de son frère, et à ses « ennuis de santé » qui l’ont privé de son emploi fin 2023. Depuis, l’alcool, les anti-douleurs et sa trottinette sont ses uniques compagnons de route. Aussi, lorsqu’un soir des voyous la lui ont dérobée alors qu’il était ivre et shooté aux antalgiques, il a riposté. « Bande de voleurs, rendez-moi ma trottinette », a-t-il crié avant de les rattraper et de se faire « exploser le visage ».

« Ensanglanté », il a tambouriné contre la porte d’une femme, tentant par deux fois d’entrer chez elle. Il croyait que c’était la maison d’une ex-copine. La dame a appelé la police.

À l’arrivée des fonctionnaires, tout a dégénéré. Mettons-nous à leur place : ils découvrent un type « très excité » qui « pisse le sang » et qui menace la propriétaire d’un pavillon. Forcément, ils l’empoignent.

 « Ils auraient dû m’aider, pas m’enfoncer ! Je suis la victime »

 « On essaie de le menotter, il ne se laisse pas faire, on le saisit par les bras, les jambes », est-il résumé dans le rapport. Le PV mentionne des insultes  (bâtards, fils de pute), « des coups de pied, de tête », « des crachats de sang au visage » d’un agent. « J’en avais aussi sur mon uniforme. Il s’est raclé la gorge pour cracher à nouveau sur moi », précise le plaignant.

La présidente Olivera Djukic : « Alors, monsieur, expliquez-nous…

– À la base, je n’avais rien contre eux mais ils ne m’écoutaient pas. La police aurait dû m’aider, pas m’enfoncer ! Je suis la victime et j’avais l’impression que j’étais le suspect. Mais j’admets qu’ils étaient corrects…

– Le tribunal ne juge pas le vol de votre trottinette. »

La procureure Maïlis Nouhi : « Pourquoi cracher du sang sur un policier que vous jugiez correct ? C’est inadmissible !

– Je sais… J’ai perdu le contrôle, je suis désolé de mon comportement. Je ne me rappelle pas bien, j’avais bu, j’ai fait un AVC en garde à vue à cause des coups et de ma consommation… »

L’avocate de la partie civile est satisfaite, le délit est reconnu.

Parce qu’il s’agit-là de la cinquième infraction pour des faits identiques, le parquet requiert un an de prison à domicile sous bracelet électronique. La défense plaide « la fragilité psychologique » de Sébastien. Finalement, le tribunal le condamne à dix mois de prison sous bracelet. Il versera 500 € à la victime.

« Reprenez votre vie en main », lui conseille la juge. Le joaillier-paysagiste opine. Durant les débats, il a émis l’idée de vendre sa maison, de rejoindre sa sœur dans le sud, seule parente qu’il lui reste. Et tourner définitivement le dos à son existence cabossée.

Il est 18 heures. Dossier suivant.

(1) Sur ce même thème, on peut aussi lire l’éclairage d’Alexandra Vaillant, secrétaire générale de l’USM, parue le 7 septembre 2023 (ici)

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